Yves Auda : Représentation des faits en archéologie

samedi 20 décembre 2008
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Yves Auda Maison de l’Orient Méditerranéen Jean-Pouilloux 7 rue Raulin, 69007 Lyon (France) tél :04 72 71 58 27 e-mail :Yves.Auda@mom.fr

La complexité créée par l’accumulation de données d’origines multiples qui possèdent chacune leur propre système de représentation des faits demande de préciser le statut de la donnée scientifique dans un cadre qui soit propice à un dialogue interdisciplinaire. La donnée scientifique possède un statut particulier qui la distingue de toutes les autres informations que nous percevons car elle s’inscrit dans un contexte où tous les actes sont pensés, réfléchis. Cette rigueur qui caractérise la démarche scientifique souligne certaines difficultés auxquelles se heurte notre mode de compréhension des phénomènes que nous étudions. La perception des faits puis leur enregistrement sont souvent réalisés dans les sciences qui traitent du passé par une personne autre que le chercheur, qui ne possède pas obligatoirement les mêmes référents socioculturels. Ces différences de systèmes de pertinence accentuent le décalage, inhérent à toute observation, entre les faits et leur représentation.

Dans un souci de mieux appréhender ce décalage et d’intégrer des données relevant de plusieurs disciplines collectées à différentes époques en fonction d’objectifs variés, une formalisation des données permet de comparer des représentations de faits très diverses et de construire de nouvelles représentations explicatives qui sont souvent appelées "modèle". Cette conception de la modélisation réconcilie, à notre avis, une approche quantitative et une vue littéraire de l’interprétation des données. Codifier les informations pour construire des tableaux ou élaborer un raisonnement discursif sont deux approches complémentaires qui servent à expliquer et, par conséquent, à simplifier pour mieux comprendre la réalité. Cette réflexion pose l’impossibilité conceptuelle de penser parfaitement l’ensemble des choses en quelque domaine que ce soit car les faits, c’est-à-dire la réalité, sont par essence inaccessibles. Nous sommes cependant convaincus que cette constatation ne doit pas nous conduire à rejeter l’activité scientifique. Au contraire, elle démontre que cette voie est source de progrès dans les sciences "dites" exactes comme dans les Sciences Humaines qui se trouvent, en définitive, toutes deux confrontées à l’impossible quête de la connaissance absolue.

Mots-clés : ARCHEOLOGIE - REPRESENTATION - MODELE - EPISTEMOLOGIE

Introduction

L’archéologie est un domaine privilégié pour conduire une réflexion sur la notion de " représentation " en Sciences Humaines car c’est, à notre connaissance, une des matières dont le caractère pluridisciplinaire est le plus affirmé. Depuis que l’archéologie n’est plus seulement une passion de collectionneurs avertis mais une science qui tente de comprendre l’évolution de l’homme des temps les plus reculés jusqu’à nos jours, les compétences les plus varices sont nécessaires à l’étude des sites archéologiques. La présence de géomorphologues est indispensable sur le terrain pour comprendre l’évolution géologique d’un site depuis son abandon jusqu’à sa fouille. Le naturaliste et l’écologue identifient les restes animaux et végétaux dans le but de reconstruire le milieu de vie des hommes. Le géochimiste céramologue analyse les propriétés physico-chimiques des tessons, ce qui lui permettra de déterminer, par exemple, leur lieu de fabrication. L’anthropologue s’attache, lors de l’étude des nécropoles, à décrire les pratiques funéraires. L’ethnologue étudie les populations actuelles pour mieux cerner les comportements anciens au travers des traits matériels et sociaux qui ont perduré jusqu’à nos jours. L’historien dont le rôle est souvent rempli par l’archéologue recherche toute information susceptible d’étayer l’interprétation. La liste de toutes ces disciplines qui participent à la recherche archéologique, bien que difficile à établir, est fournie par la figure 1. La complexité créée par l’accumulation de ces informations d’origines multiples conduit à des particularités propres aux sciences qui traitent du passé, qu’il est indispensable de préciser pour mieux comprendre la notion de représentation en Sciences Humaines. JPEG - 644.6 ko Figure 1. Apports des différentes disciplines à l’archéologie d’après R.S. MacNeish (1978). La part accordée aux disciplines, en particulier l’importance de l’ethnographie, la faiblesse de la géographie ou l’absence de l’histoire de l’art, traduit l’expérience de l’auteur et ne constitue pas un constat universel.

Science de traces

L’archéologie et l’histoire possèdent en commun le fait que les observations ne sont jamais enregistrées directement et entièrement. Les archéologues travaillent à partir de vestiges matériels qui ne sont que la trace de faits s’étant produits lors de la constitution de la couche archéologique. Les historiens étudient des événements auxquels ils n’ont pas assisté qui ne leur parviennent qu’au travers de témoignages écrits dont le caractère lacunaire est attesté. Cet accès indirect à une information toujours incomplète confère certaines particularités aux données, en particulier en ce qui concerne les notions de présence ou d’absence. En archéologie, l’absence de la trace d’un objet ne signifie pas que cet objet n’a jamais existé car sa présence peut ne pas être mentionnée dans un rapport de fouille pour de multiples raisons. Et corrélativement, sa mention nécessite un ensemble de conditions successives que Moberg (1976) a recensées dans la figure 2 : JPEG - 365.7 ko

La première condition (1) suppose la réalisation d’un événement. Il doit avoir laissé des traces selon la condition (2). Les traces ne sont pas uniquement liées au dépôt de l’objet lors de la formation de la couche. Elles englobent également toutes les modifications qu’a subies cet objet et que l’archéologue cherchera à expliquer. Par exemple, pour un silex sa fabrication par taille, son utilisation, ses cassures puis son abandon constituent un ensemble d’artefacts qui intéressent le préhistorien et qui seront consignés. Pour une tombe, le mode de dépôt est d’une importance capitale car il renseigne sur les coutumes funéraires. La condition (3) demande que les traces se soient conservées jusqu’au moment de la fouille. La dégradation d’un objet dépend évidemment de sa nature, des caractéristiques physicochimiques du substrat et de la durée du dépôt. Les modifications que subissent les matériaux au cours du temps font l’objet d’études par des spécialistes. Les céramologues étudient l’altération des céramiques et datent par exemple la durée qui sépare leur cuisson de leur découverte (Giat et Langouet, 1984). La dégradation des os du squelette après la mort, aussi appelée taphonomie, intéresse les anthropologues (Masset, 1994). Les botanistes comparent les dégradations des différentes parties de plantes. Ils constatent une bonne résistance au pourrissement des pollens, ce qui encourage les études de palynologie (Reille, 1990). Les j deux dernières conditions ont trait au travail de l’archéologue. Il doit observer les traces (condition 4) et les enregistrer (condition 5). Corrélativement aux conditions 2, 3, 4 et 5 nécessaires à l’enregistrement d’une information archéologique, quatre conditions opposées notées A, B, C et D peuvent être responsables de l’absence de trace.

En résumé, plusieurs hypothèses qui sont difficilement vérifiables peuvent donc expliquer une absence d’information :
- la caractéristique n’a jamais existé,
- elle a été détruite entre la date de sa formation et celle de la fouille,
- l’auteur de la publication ne l’a pas observée bien qu’elle existât,
- il l’a vue mais ne l’a pas décrite. Ces quatre hypothèses ne sont pas de même nature et leurs implications dans la connaissance historique sont totalement différentes. Les deux premières hypothèses apportent des informations qui peuvent permettre de mieux comprendre les processus culturels. Les deux dernières ne fournissent que des renseignements relatifs au fouilleur. Nous noterons que lorsque la cause de l’absence d’une information est liée à l’observation ou à l’enregistrement de l’événement, la problématique de l’archéologue rejoint celle de l’historien. Et c’est le cas chaque fois que l’archéologue travaille sur des sources écrites. Comme l’historien, il doit interpréter des documents et tenir compte des préoccupations de leur auteur. Par exemple, Iacovella (1997) s’interroge sur les raisons qui ont poussé Paolo Orsi à modifier son vocabulaire au cours de la fouille de Megara Hyblea, en particulier en ce qui concerne la dénomination des enfants. En histoire, la critique du document prend une place encore plus importante car l’événement, parce qu’il ne concerne pas seulement des traces matérielles, est toujours saisi incomplètement et latéralement. Veyne (1971) prend l’exemple de la bataille de Waterloo et il montre que de l’événement ne passe à la postérité que des témoignages partiels et partiaux que nous appelons traces. Même si le narrateur est contemporain et témoigne, il ne transmettra qu’une vision des faits qui lui est propre. Napoléon, en personne, ne présentera qu’un aspect de cette bataille sous un angle qui se démarquera de celui de Wellington et qui sera probablement très différent de celui d’un simple grognard. L’historien travaillera à partir de traces qui présentent différents éclairages d’un même événement parce que les rédacteurs, auteurs des témoignages, ne partagent pas le même système de pertinence.

Système de pertinence

La propension des archéologues à se pencher sur le passé les a conduits très tôt à analyser leurs pratiques et à s’intéresser au statut de la donnée en archéologie. Comme leur travail intègre souvent des données recueillies par leurs prédécesseurs, les archéologues sont amenés à évaluer la qualité de ces archives, en particulier leur mode de constitution. La nature, la quantité et la précision des informations recueillies sur les objets dépendent de choix qui conditionnent l’adéquation entre les renseignements susceptibles d’être fournis lors de l’interprétation et les objectifs de l’étude. Cette réflexion des archéologues sur les caractéristiques des informations livrées par l’étude des documents anciens a grandement favorisé une autocritique de leur propre méthodologie. Les modes d’enregistrement et la nature même des données étudiées ont fortement évolué au fur et à mesure que la connaissance historique progressait. Par exemple, les premiers archéologues s’intéressaient surtout aux objets caractéristiques tandis que les archéologues actuels portent également une grande attention au contexte dans lequel ils sont retrouvés.

Les archéologues sont donc conscients que la collecte de toute information ne peut être neutre car ils sont confrontés à la difficulté de réaliser des enregistrements qui puissent être interprétables postérieurement par d’autres chercheurs. Les caractéristiques des données qu’ils recueillent sont dépendantes de leurs orientations scientifiques et aussi de leur degré de compréhension du matériel pendant la fouille. Orton (1993) exprime en ces termes les relations qui unissent la collecte des données et leur interprétation. " Archaeological data are not something " given " (the french translation données conveys this idea well), but rather they are what we choose to extract from the incoherent mass of material that I have called archaeological evidence. If this is so, then there are a feed-back from interpretation to record, in that what is recorded is (or should be) what is needed for interpretation and, I would add, what is formally interpretable. " La donnée n’existe donc pas en tant que telle indépendamment du chercheur qui l’a recueillie. Elle résulte obligatoirement de l’observation de " data " par le chercheur qui enregistre ce qu’il perçoit. Les datas que nous appellerons par la suite " données brutes " ne peuvent donc être vues. Ils sont inaccessibles car le fait de les recueillir leur confère le statut de donnée telle que nous l’entendons.

Les théoriciens de l’information et de la communication proposent une conception de la donnée quelque peu différente de la nôtre bien qu’ils identifient les mêmes mécanismes IOB de sa constitution. Leur terminologie n’est pas la même car ils différencient la donnée de l’information. La donnée correspond pour eux à la donnée brute qui n’apporte pas en tant que telle de renseignement. Elle peut par exemple être stockée dans une base de données mais tant qu’elle n’est pas exploitée, elle ne peut fournir aucune information. Pour que l’information existe, il faut que cette donnée brute soit associée à la volonté d’un acteur de communiquer. Pour Mucchielli (1995), " 1’information naît de la rencontre de l’intentionnalité d’un acteur et d’une donnée ". Cette conception du couple information-donnée n’est pas, à notre avis, totalement satisfaisante car elle peut laisser croire que la donnée brute pourrait exister indépendamment de toute intentionnalité d’un acteur. Des bases de données pourraient être constituées sans idée précise sur leur utilisation future et un acteur pourrait à sa guise créer de l’information en y puisant des données. Mais toute base de données résulte déjà de la volonté de communiquer d’un acteur qui a réalisé des choix sur les caractéristiques de son contenu. La donnée brute et l’acteur par ses intentions forment donc un couple indissociable que nous avons appelé donnée. Celle-ci pour être complète doit donc impérativement porter la mention de sa source comme le conseille Helly (1990). Son auteur, ou plus précisément sa source, est essentielle dans la constitution puis dans l’interprétation d’une donnée car le sens qu’il lui attribue est fonction de son système de pertinence. Le système de pertinence d’un individu comme le définit Mucchielli (op. cit.) est un état psychologique de prédisposition. Il dépend de l’ensemble des problèmes spécifiques qui préoccupent l’individu et de ses projets. A cet ensemble de préoccupations, formant le système de pertinence d’un individu, correspond une vision du monde et, donc, une perception sélective et subjective des éléments qu’il appréhende.

Cette prise de conscience de l’importance du système de pertinence est ancienne puisque le philosophe Hegel (1770-1831) reprochait aux historiens leur manque de recul par rapport à leur activité en ces termes : " l’historien croit lui aussi qu’il est purement réceptif, qu’il se livre au donné ; mais il n’est pas passif avec sa pensée, il fait intervenir ses catégories et voit la donnée à travers elles " Plus que dans tout autre domaine, la prise en compte du système de pertinence est essentielle dans les sciences du passé où la donnée, après un premier enregistrement, peut être à la suite de réinterprétations successives retranscrite sous des’ formes qui dépendent de l’auteur et de l’époque. Le contenu des manuels scolaires est révélateur de l’influence de l’époque sur nos référents culturels. Par son étude, Citron (1993) montre que 1’inculcation d’un certain patriotisme aux’ élèves passe jusque dans les années 1950 par la création du mythe Vercingétorix Ce héros est le défenseur de la patrie, la Gaule, identifiée dans l’esprit à la France. Il a lutté contre les romains qui veulent nous envahir. Il est mort pour résister à l’envahisseur et défendre la liberté de notre pays. Après 1980, le ton devient plus neutre et Vercingétorix n’apparaît plus que comme un jeune chef arverne qui réussit à faire l’union de plusieurs chefs Gaulois et à provoquer une importante révolte contre les romains. Nos idéaux ont changé depuis 1950 et l’enseignement de l’histoire pour ne pas dire l’histoire (tout court) a probablement gagné en objectivité. L’interprétation historique n’est donc pas séparable de l’époque. Bernard (1992) qui a enquêté sur 1’enseignement de 1’histoire, en France, au XIXè siècle, intègre complètement le rôle du système de pertinence tant au niveau de l’historien que de l’enseignant. Il écrit " l’historien est tributaire des préoccupations de son époque et des préjugés de sa classe sociale ... L’enseignement de l’histoire varie d’un professeur à l’autre, d’un manuel à l’autre. Chacun est influencé par ses opinions et cherche, plus ou moins consciemment, à les faire partager. Les historiens, en racontant des faits, veulent souvent faire passer une idée. Mais ils n’étaient pas sur place pour tout voir. Ils s’appuient sur des documents de l’époque, qui ne sont pas, peut-être, impartiaux ".

L’interprétation historique dépend également de l’environnement socioculturel de l’historien. Finley (1981) montre que les critiques qu’ont subi Robert Fogel et Stanley Engerman au sujet de leur livre " Times on the cross " publié en 1975 sont essentiellement dues aux rapports qu’entretiennent les Américains avec leur passé esclavagiste. Les thèmes jumeaux de la race et de l ?esclavage produisent toujours aujourd’hui un profond malaise parce que l’esclavage américain, qui était un esclavage noir, n’a jamais été dégagé des tensions entre les noirs et les blancs. Cette influence des opinions politiques et sociales est manifeste dans cet exemple, dans la mesure où les historiens noirs, quoique peu nombreux, possèdent leur propre manière de voir les choses. Elle ne représente cependant pas un particularisme américain car d’autres exemples choisis en France démontrent que l’historien, parce qu’il est un être humain, est influencé par ses structures sociales.

Dreyfus (1990) dénonce les simplifications outrancières réalisées par certains historiens qui ont écrit sur Vichy. Mais ne peut-on pas mettre ces simplifications sur le compte d’un recul insuffisant par rapport à des événements qui ont touché de près les Français ? Et la remarque qui consisterait à dénigrer des historiens parce qu’ils n’arrivent pas à se détacher de leur passé n’est pas fondée car quelle que soit l’objectivité avec laquelle nous travaillons, nous sommes contraints de réfléchir, de nous exprimer en fonction de nos référents culturels. De même, l’intérêt que porte Dreyfus (op. cit.) à l’étude de l’occupation pendant la dernière guerre est révélatrice de l’influence de son vécu. Il souligne à plusieurs reprises comment son origine juive a influencé sa perception des événements. Pour échapper aux persécutions qui menaçaient les Juifs pendant la dernière guerre, il avait changé de nom, ce qui lui fait dire : " La libération, pour moi, c’est quoi ? C’est le jour où, tout d’un coup, le petit Dufieux que je suis redevient le petit Dreyfus ". Dans cette démonstration, notre but n’est certainement pas de porter un jugement sur les idées exprimées par les historiens qui travaillent sur Vichy. Nous désirons plutôt montrer qu’ils ont pu (et peuvent) avoir des avis relativement différents parce qu’ils ne partageaient pas le même système de pertinence.

La prise de conscience de l’influence de leur personnalité et de leur vécu sur l’analyse des événements passés est très présente chez les historiens qui nous sont contemporains. Marrou (1964, p. 151) insiste sur toute la difficulté que rencontre 1’historien pour se dégager de " sa mentalité personnelle, largement empruntée à la mentalité commune de son milieu et de son temps : souvent, s’il n’y prend garde, il croira penser l’homme en termes de validité universelle alors qu’il ne fait que l’imaginer à travers les formes particulières qu’il emprunte à l’expérience de son temps ". De cette mise en garde découle le conseil de D. et Y. Roman (1997, p. 15) : " Face à toute écriture historique, il faut en venir à faire figurer, comme élément explicatif, le présent de l’historien, d’une génération sur l’autre, et donc à écrire l’histoire de l’histoire ... ". Ils appliquent avec succès cette démarche à l’étude de l’histoire de la Gaule où ils montrent que l’interprétation historique a fortement varié en fonction des doctrines des historiens dans un chapitre au titre révélateur : " Nos ancêtres les Gaulois ou le rôle du présent de l’historien ". Tour à tour, l’histoire de la Gaule a servi à justifier, au début du XVIIIè siècle, des querelles d’ascendance entre les nobles et le peuple reposant sur des origines franque ou gauloise, lors de la période 1914-1918, des parallèles entre la conquête de la Gaule par les Romains et celle de la France par l’Allemagne, puis le mythe d’un état nation au service d’une république démocratique, modérée et cependant fortement centralisatrice, ... L’analyse de documents anciens demande donc impérativement de comprendre les raisons qui ont conduit à leur élaboration.

La recherche du système de pertinence non pas des historiens mais des acteurs de l’histoire est également importante quand on cherche à expliquer les motivations des hommes dans le passé. Redde, directeur des fouilles à Alésia explique à Leprince (1993) que la confrontation du texte " La guerre des Gaules " de Jules César, aux réalités du terrain montre, non pas qu’il est faux, mais qu’il est tronqué. Ce texte qui fait l’apologie de son auteur, Jules César, ne réserve qu’une page à Alésia car il n’est évidemment pas destiné aux futurs archéologues qui devront l’interpréter en fonction des motivations de son auteur. Pour les périodes préhistoriques, l’étude du système de pertinence de nos ancêtres est tout autant nécessaire. Par exemple, Cauvin (1997) explique la révolution néolithique par une évolution du psychisme de l’homme. La néolithisation qui se traduit par des progrès techniques tels la construction des maisons en surface, l’agriculture et l’élevage ne s’expliquent pas par des contraintes liées à la subsistance. Elle correspond plutôt à une émergence d’une pensée religieuse comme le confirme la naissance d’un système " symbolique " matérialisé par une humanisation de l’art. Les représentations exclusivement zoomorphes du paléolithique, sont complétées au néolithique par des figurines humaines et sexuées. Cette démarche explicative oblige l’archéologue à se replacer dans le système de pertinence de l’homme préhistorique pour comprendre les raisons de son évolution car nos schémas explicatifs actuels fondés sur des modèles économiques ne fonctionnent évidemment pas au néolithique. Connaître le système de pertinence de l’auteur d’une donnée ou plus pragmatiquement conserver la source d’un document pour permettre d’accéder au contexte dans lequel il a été établi est essentiel. Ce conseil est également valide pour des documents récents. N’oublions pas que les chercheurs qui nous sont contemporains, tout comme l’auteur de ce texte, raisonnent et diffusent une information en fonction de leur système de pertinence. Cette information sera à son tour reprise et ré-interprétée en fonction du système de pertinence d’autres chercheurs ou de futurs lecteurs. Il est donc primordial de toujours conserver le document original à partir duquel nous travaillons et de toujours en mentionner la source lorsque que nous le diffusons. Ne pas le faire serait supposer qu’une donnée est indépendante du contexte dans lequel elle a été collectée. De cette erreur naît la confusion réalisée entre les faits et leur représentation.

Représentation des faits

Nombre de données qu’analysent les chercheurs en Sciences Humaines ne sont pas constituées par des faits mais par des représentations de ces faits. Les historiens travaillent souvent sur des textes qui ne sont pas toujours une description fidèle des faits mais une présentation enjolivée pour des raisons littéraires évidentes. Cependant, même les documents dont la teneur est très éloignée de la réalité comme les légendes ou les mythes ne sont pas dénués d’intérêt pour l’historien car ils relatent des événements qui se sont déroulés et dont ils constituent aujourd’hui un des rares témoignages subsistants. Faure (1994) montre comment Homère s’est inspiré pour plusieurs épisodes de l’Iliade d’événements authentiques. Plusieurs passages décrivent des tactiques militaires employées par les Grecs. La pratique de la terre brûlée pour empêcher l’ennemi de subsister en territoire conquis, le captage ou le barrage des rivières pour supprimer l’approvisionnement en eau des forteresses lors des sièges, les embuscades dans des défilés, la capture ou l’exécution du chef pour désorganiser les guerriers sous ses ordres et la technique du cheval de Troie pour pénétrer dans une enceinte inattaquable sans un tel stratagème sont toutes des stratégies qui furent utilisées par les Grecs sous diverses variantes puis qui furent ensuite décrites par Homère.

Un autre exemple illustre bien que la représentation des faits ne constitue pas les faits. Il est fourni par l’histoire de la Gaule présentée sous une forme humoristique que permet la bande dessinée. Charles-Picard (1984) a comparé les aventures d’Astérix à nos connaissances actuelles sur le monde gallo-romain. Nous ne reviendrons pas sur le dogme de Vercingétorix, mythe de l’unité gauloise, qui fut fabriqué au XlXe siècle pour renforcer un patriotisme qui n’existait pas à l’époque gallo-romaine. En dehors de cet aspect, de quelques anachronismes et de l’importance exagérée attribuée à Jules César pour les minorités de Gaulois qui échappaient à l’emprise de Rome, la représentation de la Gaule par Uderzo et Goscinny n’est pas pour Charles-Picard (Op. Cit.) trop éloignée de la connaissance que nous en avons actuellement.

Cependant, des travaux archéologiques plus récents de Méniel (1988) remettent en cause pour partie cette représentation quand ils démontrent que les Gaulois ne chassaient pas le sanglier. Des fouilles qui permirent de récolter des fragments osseux en très grand nombre prouvent que l’alimentation carnée des Gaulois reposait essentiellement sur l’élevage. Et que la chasse, activité minoritaire pour l’alimentation ne concernait pas le sanglier mais des animaux plus petits tels que le lièvre. La représentation du mode de vie de nos ancêtres est donc modifiée par ce nouveau fait archéologique. Nos Gaulois n’étaient donc pas des chasseurs mais plutôt de bons éleveurs et agriculteurs. Cette distinction entre les faits et leur représentation est patente quand le travail porte sur des documents anciens. Les faits ne sont dans ce cas appréhendés qu’au travers de leur représentation, ce qui oblige â une certaine distanciation entre les données et les faits qu’elles caractérisent, comme le montre Seignobos quand il décrit la tâche de 1’historien. " L’historien analyse des écrits qui sont des symboles, ils ne servent que par les opérations d’esprit qu’ils produisent, par les images qu’ils évoquent. En histoire, on ne travaille jamais que sur des images ..., on ne travaille pas sur des objets réels mais sur des représentations de ces objets ". L’idée de différencier les faits de leur représentation est moins présente chez le chercheur qui analyse des données dont il est l’auteur ou quand la collecte des données se fait au travers d’un appareillage auquel la technicité confère un certain caractère d’exactitude. Et pourtant que peut-on penser des physiciens qui réalisent des expériences, pour valider des concepts qui ne sont qu’une représentation de leur objet d’étude. Par exemple, prouver l’existence des neutrinos qui ont été détectés pour la première fois en 1987 répondait à un besoin de validation d’un modèle théorique de physique des particules développé en 1930 bien avant que toute expérience qui aurait mis en évidence 1’existence de ces neutrinos soit réalisée. Les physiciens sont donc également conscients que la représentation exacte, c’est-à-dire ce que nous pourrions nommer " la réalité ", est inaccessible car notre connaissance en quelque domaine scientifique que ce soit ne peut être ni complète ni parfaite. Cette idée n’est pas nouvelle. Pascal l’avait déjà formulée quand il développait son concept des deux infinis dans l’Apologie (Le Guern, 1972). Pascal pensait, et à juste titre, que nous ne pourrons jamais explorer toute l’immensité de l’univers et que nous ne pourrons pas non plus définir la plus petite entité de matière. Aujourd’hui, la théorie de l’atome insécable est révolue. Nous sommes conscients que quel que soit le domaine d’étude, aussi finement que nous descendions dans la petitesse des données, il existera toujours un niveau de description plus détaillé. Parallèlement, bien que les astronomes aient progressé dans la compréhension de notre univers, en particulier en liant l’espace et le temps, ils n’ont pas démenti son infinité. Par conséquent, l’exploration de tout l’univers, comme la compréhension totale de tout objet d’étude est impossible. Ces problèmes scientifiques renvoient à des questions philosophiques pour des causes qui ne sont pas exclusivement liées à l’impossibilité d’accumuler l’intégralité des faits, mais qui sont également dues à la nature de notre raisonnement.

Notre compréhension n’est jamais constituée par une collection de faits car elle est toujours construite autour d’une représentation de la réalité dont l’argumentaire s’appuie sur les faits. De nouveaux faits peuvent bien sûr invalider cette représentation mais ce sera toujours pour en construire une nouvelle. Et nous ne pouvons agir autrement car seule la représentation des faits guide nos interprétations. Chenorkian (1996) exprime précisément les raisons conceptuelles qui font que l’analyse de la préhistoire ne sera jamais qu’une représentation de la réalité vécue par les hommes préhistoriques. " Ces objets issus des fouilles ne sont nullement directement interprétables. Pour pouvoir les exploiter, il faut d’abord les nommer. Pour prendre l’exemple de l’industrie lithique, l’étude typologique, qui demeure toujours à la base de notre travail, est l’exemple parfait de cette démarche normative préalable. Toutes les autres entreprises (mesures, pesées, études de répartition, etc.) procèdent également de cette nécessité de caractérisation de situations exotiques. Les données archéologiques ne sont donc nullement une réalité issue naturellement des vestiges archéologiques, mais bien une lecture que le Préhistorien en réalise, à partir d’un savoir que lui-même et ses prédécesseurs ont établi hors de tout lien direct avec la réalité " palethnologique " définitivement disparue. Le discours archéologique, qui est celui des Préhistoriens et en rien celui des Préhistoriques, est donc fondamentalement artificiel ". Les progrès scientifiques conduisent donc à des représentations de plus en plus proches de la réalité, mais ils ne parviendront jamais, par essence, à l’identique.

Modèles de compréhension

Le caractère artificiel de nos constructions explicatives des phénomènes que nous étudions existe dans toutes les disciplines sous des formes différentes. En histoire, d’éminents historiens ont cherché à valider des théories d’organisation de la société humaine par des événements historiques. Pour plusieurs historiens, le marxisme fournit les clefs qui permettent de comprendre l’évolution historique de notre société au cours des deux derniers siècles (Vilar, 1982). Cette conception est pour nous aujourd’hui éminemment artificielle et a le mérite de l’être car elle permet bien de séparer ce qui est de l’ordre du fait de sa représentation. Les théories de l’Idée développées par Hegel puis reprises par Humbold sont un autre exemple de la recherche par l’historien d’une représentation que nous pouvons concevoir avec nos référents actuels comme une pure construction de l’esprit. Le concept de l’Idée postule l’existence d’entités métaphysiques sous-jacentes à nos observations que le philosophe ou l’historien doit rechercher pour progresser dans la connaissance.

De même, le caractère artificiel de la démarche explicative est complètement conscient en sciences exactes où le formalisme associé aux modèles démontre qu’une construction produite par notre raisonnement ne peut pas être considérée comme la réalité. Personne ne pense que les modèles informatiques correspondent à la réalité observée. Cette distinction est patente pour le courant de pensée appelé " néomécanisme " qui pose le problème de l’identification des objets étudiés à des machines. Lévy (1987) cite comme exemple Jacques Monod qui identifie "la cellule à une usine cybernétiquement régulée, 1’ADN à un programme codé, etc ". Ces machines programmables qui miment certains comportements et en reproduisent le fonctionnement s’en différencient évidemment comme l’atteste l’intitulé de certaines branches de la recherche en informatique telle l’intelligence artificielle. Les modèles de compréhension de nos objets d’étude sont donc de pures constructions abstraites dont les vertus simplificatrices des phénomènes modélisés ne cachent pas qu’ils sont fabriqués par l’homme. Et c’est l’une de leur qualité car, en supposant que cela soit possible, un modèle qui reproduirait à l’identique en utilisant les mêmes éléments constitutifs les objets étudiés n’aurait aucune vertu simplificatrice indispensable à une meilleure compréhension. Si les modèles simulaient à la perfection les phénomènes étudiés, le hasard que nous pouvons considérer comme la part de l’information qu’ils ne peuvent expliquer n’existerait pas. Il est aisé de comprendre que de tels modèles seraient d’une complexité effroyable. Prenons une situation relativement simple, pour montrer qu’un modèle ne peut être parfait car il ne pourra jamais intégrer tous les paramètres du réel. Ekeland donne 1’exemple du carambolage de quelques boules sur une table de billard. Il tente de simuler à partir de la position et de la vitesse initiale de toutes les boules, leur vitesse et leur position à un temps ultérieur. Le résultat de la simulation diverge assez rapidement de l’observation car le modèle ne peut intégrer une multitude de perturbations qui vont " de la respiration de l’expérimentateur dans la pièce au mouvement du noyau d’hydrogène sur Alpha du Centaure " ! Même si le système analysé est simple et le modèle relativement sophistiqué, la réalisation du modèle parfait est conceptuellement impossible compte tenu du principe des deux infinis de Pascal. Car il sera toujours possible d’observer les objets étudiés avec une précision plus grande ce qui engendrera inévitablement une certaine variabilité des phénomènes analysés due à des structures que le modèle ne prend pas en compte.

Cette impossibilité conceptuelle de comprendre l’ensemble des choses en quelque domaine que ce soit ne doit pas cependant conduire à rejeter l’activité scientifique qui est la seule, à notre avis, qui fournisse une compréhension de plus en plus grande de notre monde bien qu’elle ne puisse être jamais ni totale, ni parfaite. Comme Bouveresse (1984) l’a dit " Prétendre qu’il n’y a pas du tout de vérité simplement parce qu’il n’y a pas de vérité définitive, revient à épouser implicitement le préjugé caractéristique des conceptions fondamentalistes et absolutistes de la vérité, que l’on prétendait dénoncer ". Pour continuer à progresser dans notre analyse, nous ne devons pas nous détourner de la démarche scientifique qui a évolué et qui seule peut se renouveler. Nous devons simplement ne pas oublier que toute connaissance est une construction produite par l’homme, c’est-à-dire artificielle par rapport à la nature. Si toutes les sciences recourent à une part de l’imaginaire et s’appuient sur des constructions de l’esprit, pourquoi certaines sciences sont-elles plus gênées par cette impossibilité d’accéder à la vérité. Les sciences humaines nourrissent ce complexe d’imperfection comme en témoignent quelques ouvrages sur la crise de certaines disciplines (Noiriel, 1996). Nous pensons que ces difficultés qui sont à l’origine d’une réflexion profitable pour l’ensemble de la communauté scientifique sont principalement rencontrées dans certains champs disciplinaires car elles sont dues à l’absence de paradigmes fédérateurs de ces sciences. En science exacte, par exemple en biologie, un chercheur exerce sa recherche dans un cadre très bien délimité. Dans un segment de la recherche donnée, les buts à atteindre, le type de méthodes à employer sont dictés par la communauté scientifique. Nous ne voulons pas dire que l’initiative est brimée et que toute tentative iconoclaste soit proscrite mais elle n’est pas I la stratégie de la plupart des individus. En sciences humaines, les thématiques sont beaucoup moins orientées. La recherche peut encore être l’oeuvre d’un chercheur isolé qui n’obéit pas aux canons de sa discipline. Cette difficulté à constituer des paradigmes pourrait être expliquée par le peu de formalisme utilisé en sciences humaines où le langage est souvent le seul moyen de raisonner et de communiquer. Les données issues de l’observation de faits sont donc rarement codées selon un métalangage propre à une discipline, ce qui laisse une plus grande liberté à l’imagination. En contrepartie, ce manque de contraintes gêne l’élaboration de modèles qui ne peuvent être construits sans une formalisation des données.

Formalisation des données

La démarche scientifique conduit à formaliser, à orienter notre perception des faits dans le but de les comparer et d’en construire des représentations explicatives. Ce n’est pas l’attitude de tout un chacun. La plupart des stimuli sensoriels que nous percevons n’appartiennent pas au monde scientifique. Une toile de Picasso, un paysage vu lors d’un coucher de soleil, le bureau dans lequel nous travaillons renvoient une image à notre cerveau qui n’est pas interprétée par un filtre répondant à des critères parfaitement réfléchis. Au contraire, un tableau faunistique qui comptabilise le nombre d’individus par espèce en fonction de leur localisation, la production en blé pendant les douze derniers mois par les pays appartenant à la communauté européenne, le nombre de silex retrouvés lors d’une fouille archéologique en fonction de leur type et du niveau d’occupation du sol s’inscrivent dans des matrices dont l’analyse facilitera la compréhension des phénomènes qu’elles enregistrent. Dans le premier ensemble d’observations, seul le plaisir a guidé nos yeux. Dans le deuxième ensemble, un objectif scientifique a présidé à la collecte des données. Cet objectif a conduit à sélectionner, parmi toutes les informations qui parviennent à nos sens, celles qui pouvaient apporter une réponse à la question posée. De plus, seule la quantité d’information jugée nécessaire a été retenue. Cette sélection des faits jugés pertinents est primordiale, en particulier en sciences humaines où l’information est multiforme, irrégulière, implicite ... Elle dépend des problématiques de recherche et elle est aussi fonction des écoles de pensée. La définition des traits distinctifs enregistrés lors du recueil de données résulte d’un raisonnement archéologique. Elle constitue, à mon avis, l ?étape la plus importante dans l’enchaînement logique des raisonnements qui conduit l’archéologue de la constitution d’un corpus de données à leur interprétation historique. Le choix des caractères et leur formalisation résultent le plus souvent de l’expérience de l’archéologue ou d’un collège d’experts. Ils peuvent être également l’objet de l’étude quand l’originalité de la démarche ne permet pas de s’appuyer sur une pratique établie. Dans le cas des études de terrain, nombre de manuels indiquent comment fouiller et archiver. Cleuziou et Demoule (1980) proposent un modèle de bordereau assez complet qui laisse peu de place à la subjectivité de l’archéologue et garantit ainsi une grande intégrité et cohérence dans la structure et la nature des données. Dans cette voie, l’informatique a beaucoup contribué à une rationalisation de la saisie des informations. La définition de la structure des bases de données a permis de transcrire les catégories d’informations identifiées par les archéologues en éléments informatiques simples. L’enregistrement d’une configuration spatiale, du nombre de vestiges retrouvés trouve une correspondance simple dans le jargon informatique qui traite de fichier, d’enregistrement et de champ. Cette étape est aujourd’hui bien maîtrisée et elle ne présente pas de difficulté particulière tant que l’étude ne porte que sur une perception pure des faits. Par contre, le décryptage des systèmes symboliques relatifs aux textes, à l’iconographie, aux décors ou à l’architecture pose des problèmes méthodologiques que le chercheur doit résoudre. Ginouvès et Guimier-Sorbets (1978) pensent que les descriptions traditionnelles des archéologues ne conviennent pas à la constitution des données. Les synonymies, les polysémies, les irrégularités de toutes sortes fournissent des descriptions diversement incomplètes qui ne peuvent servir à la constitution des données. Ces auteurs créent un " langage descriptif normalisé " qui se substitue au " langage naturel ". Ce nouveau langage autorise une saisie rationnelle de l’information et permet l’automatisation des traitements de données. Cette démarche qui s’est développée dans les années 80, période euphorique où beaucoup pensaient que l’informatique révolutionnerait la pensée archéologique, n’a pas fourni les résultats escomptés. Ce relatif échec est dû à une fausse objectivité liée à ce type d’opération. L’établissement d’un nouveau " langage normalisé " ne remplace pas toutes les descriptions précédentes mais crée un nouveau point de vue avec ses qualités et ses défauts inhérents à tout travail de recherche. Les travaux de Ginouvès et Guimier-Sorbets (op. cit.) ne concernent pas la simple saisie des informations selon une procédure neutre, exempte de tout parti pris. Leur constitution des données comprend, par exemple, des sélections sur le mode d’enregistrement des objets qui conditionnent leur traitement ultérieur. Ils ne constituent donc pas des banques de données à l’usage d’un large public mais ils expriment leur point de vue scientifique dans un système informatique structuré. Ils procèdent à ce que nous appelons la formalisation des données. La formalisation est donc une nouvelle représentation des faits dont la codification est totalement maîtrisée. Lorsque l’archéologue travaille à partir de rapports de fouilles réalisés par ses prédécesseurs, l’opération de formalisation des données est encore beaucoup plus délicate car la codification des objets archéologiques a déjà été réalisée une première fois. Elle nécessite donc une étude des codes employés pour décrire les objets auxquels l’accès n’est maintenant plus possible. Par exemple, I’étude du vocabulaire est justifiée par le fait que le fouilleur ne décrit pas toujours le même objet par un mot unique. Iacovella (com. pers.) montre que l’enfant est qualifié par Orsi lors de la fouille de Megara Hyblea (Sicile) par trois termes différents sans que ces changements soient liés à une modification d’aucun des caractères de ces enfants. Une formalisation contrôlée devient indispensable quand les données proviennent de sources distinctes. Iacovella et Auda (1994) qui étudient les espaces funéraires de Sicile du IXe au ler s. av. J.-C. ont compulsé l’ensemble des rapports de fouille parus entre le début de ce siècle et nos jours. Cette documentation pose des problèmes de sémantique ; la qualité et la nature des descriptions contenues dans les rapports varient en fonction des progrès de la discipline archéologique. Pour exploiter ces informations, il faut donc reconstruire un système qui prenne en compte l’évolution des typologies auxquelles font référence les publications : céramiques, objets en métal, tombes, ossements. La définition de faciès culturels conduit à repositionner chaque nécropole dans une grille de lecture unique quel que soit le moment où la nécropole a été fouillée et quel que soit le fouilleur. Cette approche permet de situer chaque nécropole dans le temps par une mise en concordance de ses caractères matériels et de son faciès. Elle montre comment l’archéologue peut, à partir de faits matériels, construire une nouvelle connaissance qui intègre une expertise historique. Les informations, lors de cette formalisation, changent de statut : les observations matérielles deviennent des données historiques. L’information enregistrée par l’archéologue est toujours codée, implicitement lors d’une description discursive, ou plus consciemment lors de la constitution de données informatisées parce que la perception de l’archéologue n’est pas celle d’un observateur ordinaire. Elle est le produit d’un apprentissage. Le schéma consigné dans la figure 3 résume les rapports entre le monde " réel " inaccessible pour l’outil méthodologique, et le monde scientifique qui résulte d’une codification. JPEG - 353 ko

Le caractère codé d’une observation dépend du centre d’intérêt du chercheur. Par exemple, pour un physicien qui travaille sur la conception de capteurs embarqués sur les satellites, l’image satellitale appartient à son domaine scientifique car elle est codée en fonction de choix qu’il a réalisés. Par contre, pour l’archéologue, l’image satellitale est perçue comme un cliché du monde réel et elle n’acquiert son statut de donnée scientifique qu’après avoir été rééchantillonnée et géoréférencée. L’activité du chercheur, lors du recueil des données, modifie la nature des observations. Dans une perception habituelle du monde " réel " qui nous entoure, les objets sont observés sans conscience d’une idée préalable de sélection et de codification des éléments perçus par nos sens. Par contre, dans une approche scientifique l’acquisition des données est planifiée par un protocole. L’information enregistrée change de nature. Elle devient donnée au sens scientifique du terme. Le protocole permet de préciser la quantité, les types et les structures des données à collecter. De facto, il situe les objets archéologiques ou plus exactement leurs propriétés dans un environnement spatio-temporel et fonctionnel modélisable par le raisonnement archéologique. Gardin (1979) exprime ce point de vue par ces termes : " le propre d’une compilation scientifique par rapport à une oeuvre de collectionneur est l’emploi d’un langage de représentation auquel on prête à la fois des mérites théoriques pour l’édification de la science, et des vertus pratiques pour le maniement de la documentation ". C’est cette perception pensée accompagnée d’une formalisation des données qui donne aux objets leur caractère scientifique et qui les différencie des oeuvres d’art.

Conclusion

Identifier les mécanismes qui président à la construction de représentations est fondamental dans toute démarche scientifique car le raisonnement n’opère que par construction de représentations. Cette démarche est d’autant plus importante en histoire dans la mesure où le travail du chercheur porte sur une série de représentations qui se succèdent dans le temps comme le montre la figure 4 :

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La première de ces représentations réside dans les traces matérielles ou écrites laissées par nos ancêtres, qui constituent une représentation de la vie des hommes dans toute la complexité de leurs activités et de leurs propres représentations dont l’art en est une bonne illustration. En effet, les formes d’art les plus anciennes, peintures pariétales, figurines de l’époque néolithique, apportent la preuve que l’homme depuis les époques les plus anciennes a fabriqué des représentations de son vécu et de son imaginaire. Et c’est peut-être une de ses caractéristiques intrinsèques qui le différencient de l’animal. La seconde représentation dépend du travail du chercheur. Elle est constituée par la simple perception des faits qui sont, par voie de conséquence, inaccessibles puisque la simple action de les observer leur ôte le statut de fait et leur confère celui de représentation que nous appelons habituellement donnée. Cette construction de la donnée est souvent essentielle dans les sciences du passé car son enregistrement ne peut pas être renouvelé. Rappelons qu’en histoire, elle est l’oeuvre des auteurs des textes et qu’en archéologie, elle correspond, par exemple, aux rapports de fouille. La troisième représentation est obtenue par une formalisation contrôlée des données qui est toujours réalisée par l’historien, et qui n’est indispensable à cette étape pour l’archéologue que quand il travaille sur des informations recueillies par ses prédécesseurs. Quand l’archéologue étudie les données recueillies par ses soins, la formalisation intervient avant la collecte des données car elle est tributaire de la définition du protocole de fouille. La quatrième représentation correspond à l’analyse en termes historiques qui reconstitue une représentation modélisée des faits à partir de l’ensemble des informations disponibles. Comme aucune de ces représentations ne peut être neutre car toutes sont conditionnées par le système de pertinence de chacun de leur auteur respectif, la tâche de l’archéologue et de l’historien est donc de décortiquer, pour mieux comprendre, I’ensemble de ces représentations imbriquées pour en construire une nouvelle qui leur appartient en propre et qui parle sur les faits, objet de leur étude mais qu’ils ne peuvent atteindre directement.

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Quelques éléments de la discussion

Les questions des participants permettent a Y. Auda de donner un certain nombres de précisions sur les exemples introduits dans son exposé ; en particulier il montre l’étendue des disciplines qui ont été sollicitées pour rechercher l’existence d’une référence "altitude 0" a l’époque de la réalisation de la carte Poulle.

La discussion s’établit ensuite autour des questions épistémologiques ouvertes par la conclusion de l’exposé . En effet Y. Auda a souligne le fait que l’on a uniquement accès à la représentation des faits "le réel est inaccessible." Ce qui remet en cause le rapport entre les sciences exactes ou dures et les sciences inexactes ou molles.

Pendant la discussion une proposition de classification est avancée : distinguer entre les sciences reproductibles et qui donc permettent la prévision et celles qui ne le sont pas. Pourtant, en histoire par exemple, il y a de le reproductibilité ( et même la possibilité d’expériences). La prédictivité est rappelée être pertinente dans le cas de la démographie. De même l’existence d’erreurs scientifiques ne serait pas discriminante, des exemples d’erreurs scientifiques en histoire sont donnés.

Une remarque est faite sur le statut de l’énoncé "le réel est inaccessible" qui serait plutôt une définition qu’un théorème.

La discussion revient également sur le contenu de l’exposé et le statut traces/sources, sur importance relative du caractère construit des traces, sur la possibilité de trouver une formalisation et de trouver une formalisation universelle grâce à l’informatique.