Alexandra Schleyer-Lindenmann : La Mal Mesure de l’Homme

samedi 20 décembre 2008
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Le but de cet exposé était de présenter quelques idées et résultats principaux du livre de Stephen Jay Gould (1997), La mal-mesure de l’homme, initialement publié en 1981, et nouvellement édité en 1996. Ce livre retrace plusieurs siècles de "mariage (mal)heureux" entre les mathématiques et les sciences humaines dans la tentative de mesurer l’intelligence de l’homme.

Gould, expressément, n’analyse qu’une conception de l’intelligence, celle notamment utilisée par les adhérents du déterminisme biologique. Il s’agit d’une des deux théories majeures dans l’histoire de ce concept. Selon les tenants de cette conception, l’intelligence serait unidimensionnelle (une faculté unique) et localisée dans le cerveau. On peut donc la mesurer et, sur la base des résultats, classer les hommes et les groupes (« races ») dans une hiérarchie. Les classements observés au cours de ces études mettent en général les hommes blancs au sommet de l’échelle d’intelligence, loin devant les « gens de couleur ». Gould démontre tout au long de son livre les deux erreurs que de nombreux auteurs ont ainsi commis : la réification et la classification.

La réification d’abord. Il s’agit de la tendance à transformer des concepts abstraits en entités, et du coup à attribuer une « vraie réalité » à ces concepts : l’intelligence serait une « chose unitaire », une entité mesurable, localisé précisément dans le cerveau.

La classification ensuite. Il s’agit de la tendance d’ordonner des scores complexes sur une échelle de valeurs hiérarchisée ; cependant pour la classification il faut des critères, le meilleur semblant être un chiffre objectif. L’erreur commune de ces deux concepts est, selon Gould, la quantification (mesure de l’intelligence à l’aide d’un seul chiffre pour chaque personne ; chiffre qui permettra de la comparer et la classer par rapport à ses semblables), quantification questionnable, mise au service d’idéologies politiques.

Gould démontre d’abord clairement plusieurs biais méthodologiques qui se sont glissés dans les études de ces chercheurs, pour la plupart honnêtement préoccupés par la mesure objective de l’intelligence :

Biais de l’instrument de mesure

Ainsi Morton (1839, 1849), détenteur d’une collection de plusieurs centaines de crânes de toutes races se servait de la méthode suivante : « Il remplissait la boîte crânienne de graines de moutarde blanche tamisées, renversait les graines dans un cylindre gradué et lisait le volume en pouces cubes » (Gould, 1997, p. 86). Mais Morton lui même se rendait compte que son instrument de mesure était imprécis : lors de mesures répétés, le volume du crâne pouvait varier jusqu’à 66 cm3 (très importants pour une taille moyenne de crâne de l’ordre de 1311 cm3, et de différences moyennes entre groupe de 100 cm3 environ). Morton ayant publié ses données brutes, Gould a pu suivre comment il passa des mensurations de base au tableaux récapitulatifs (pp. 87 et 88 du livre), et constate que « les résumés de Morton sont un ramassis d’astuces et de tripotages de chiffres dont le seul but est de confirmer des convictions préalables », p. 89)

Biais de la passation (consigne, matériel, temps imparti)

Gould prend ici l’exemple de tests « army alpha » et « army beta », utilisés aux Etats-Unis durant la première guerre mondiale pour mesurer le Q. I. les soldats par R. Yerkes. Gould démontre la difficulté à obtenir des bons scores, sachant que par exemples de consignes complexes n’étaient lues qu’une seule fois, que le temps imparti était très court et que les tests se passaient de manière générale dans des très mauvaises conditions.

Mais à travers les recherches ré-examinées, ainsi que d’une nouvelle lecture de la méthode de l’analyse factorielle, Gould démontre surtout, comment un questionnement et une vision d’un sujet d’étude (ici, l’intelligence) émergent toujours dans un certain contexte social et culturel. Car naturellement, une étude démontrant que les Noirs étaient moins intelligents que les Blancs permettait enfin de donner une assise « scientifique » et une justification à la discrimination et exploitation des Noirs. La parution d’un livre tel que « La courbe en cloche » par Herrnstein et Murrey dans les années 1990, montre que cette vision n’a pas disparu et au contraire, ressurgit régulièrement (Gould publie d’ailleurs, en fin de son livre, une critique approfondie de cet ouvrage).

Avec Thuillier (1971), on peut conclure que « La science n’est pas un édifice totalement transparent, l’erreur est de prétendre qu’elle l’est ». (p. 540).

Références bibliographiques

- Gould, S. J. (1981, 1996). La Mal-Mesure de l’Homme. Paris : Odile Jacob.
- Thuillier, P. (1971). Comment se constituent les théories scientifiques. La Recherche, 2 (13), 537 - 554.

Discussion autour de l’exposé d’Alexandra S. Lindenmann

Au cours de la discussion de nombreuses questions et commentaires reviennent sur un des problèmes pointés au cours de l’exposé : la dimension idéologique qui motive les recherches scientifiques. Les présupposés idéologiques, le parti pris dans un contexte culturel et social apparaissent clairement lorsque le temps écoulé permet de prendre le recul nécessaire. Pouvoir distinguer et mesurer ces a priori idéologico-politiques dans la science en devenir semble un principe beaucoup plus délicat à tenir ; la possibilité d’objectivité est un problème épistémologique récurrent.

Un intervenant souligne que se greffe sur cette question un autre aspect : les soubassements idéologiques de telle ou telle pratique scientifique peuvent être le fait d’une intention consciente, peuvent être délibérés, ce qui est à distinguer de l’erreur scientifique.

L’exemple décliné pendant l’exposé a permis également de mettre en lumière encore une autre facette de ce problème : combien les dérapages peuvent être rapides et néanmoins lourds de conséquences entre champs techniques, technologiques et théoriques. Ici un outil a priori élaboré pour une pratique professionnelle : le test utile à la constitution de groupes de soutien scolaire est complètement dénaturé et perverti lorsqu’il devient méthode de classification des individus et des groupes dans une perspective psycho-sociologique.

A été également soulevé, à l’occasion de la discussion un autre écueil de la pratique scientifique : les chercheurs ont souvent tendance à chercher absolument des corrélations entre différents objets, différents concepts. De surcroît la " découverte " de telles corrélations obère toute poursuite de la recherche dans une direction éventuellement différente. A ce travers méthodologique se mêle une confusion logique : une dérive trop répandue entre causalité et corrélation.